L’information hyperlocale, avenir du journalisme ?
une information de qualité.
L’information « hyperlocale », centrée sur de petites unités géographiques, la rue, le quartier, la ville, serait-elle la nouvelle Mecque du journalisme ? C’est l’avis de Jeff Jarvis, le gourou américain de la profession (1) : « Il y a un avenir pour l’information – un avenir durable et à nouveau profitable – qui réside dans la possibilité de développer et d’améliorer le journalisme en l’emmenant en profondeur dans nos communautés ». Ces médias pourraient selon lui se financer grâce à des « produits et des services proposés aux commerçants locaux », tels que des pages publicitaires présentant les boutiques, de la « publicité locale », sous forme de bannières, et enfin du « e-commerce ».
Nombre d’acteurs du web partagent l’opinion de Jeff Jarvis. Dernier exemple en date, outre-Atlantique, AOL a acheté début mars pour 10 millions de dollars « outside.in », qui affirme « organiser le web autour de 84.254 villes et quartiers » américains (2). Le potentiel économique du marché publicitaire ouvert par Internet explique cet engouement. Accessible partout, au domicile ou en déplacement, grâce à la 3G (bientôt la 4G) et au Wi-Fi, Internet est le support publicitaire qui monte (3). Il permet d’atteindre de manière permanente et contextualisée le consommateur à l’aide de différentes techniques, de la localisation par l’adresse IP jusqu’à la géolocalisation par GPS des smartphones, sorte de Graal du publicitaire. Ce « trafic qualifié » (4) rend le message « plus efficace et plus pertinent », note Christophe de Lussac, PDG de la régie spécialisée AdVentori.
Parler d’ « information » hyperlocale recouvre toutefois différentes réalités. En France, certains ont opéré un choix résolu loin du journalisme. Philippe Cochinard a lancé ce mois-ci ParisWebTV, 21 quartiers parisiens en WebTV. « Le modèle économique est essentiellement publicitaire, les commerçants mettent leurs logos sur le site moyennant une adhésion et bientôt une rémunération au clic. Il y aura aussi une application Ipad et Iphone », assure-t-il, fier (5). Il ajoute, sans ambiguïté : « Le but est que les annonceurs paient pour être en tête de liste ». L’information ici est le prétexte, les revenus publicitaires la finalité : il faut développer vite et large pour rafler le marché.
L’indépendance en question
Ceux qui veulent profiter d’Internet pour déve-lopper des médias d’information locale de type journalistique se retrouvent quant à eux en difficulté. Ils sont en effet exclusivement dépendants des revenus publicitaires, puisqu’ils n’ont ni abonnements ni ventes au numéro. Devant négocier directement avec les commerçants pour afficher leurs bannières, et disposant d’un marché publicitaire plus limité géographiquement, les journalistes font face à des problèmes déontologiques : « Si Franprix passe de la publicité et vend de la viande avariée, c’est gênant », note Philippe Bordier (6), responsable de dixhuitinfo.com, consacré au 18ème arrondissement parisien.
Le problème du modèle économique se pose alors vite, quand la publicité risque de « lier les mains ». M. Bordier reconnaît que « c’est très compliqué » mais affirme parvenir à un site « totalement indépendant malgré le manque de moyens ». Il précise avoir sa carte de presse, et en est certain : « Un média local peut déve-lopper un journalisme de qualité ».
Plus hésitant, Christophe Coquis présente son site Gaillac.info(7) comme un « quotidien d’actualité locale ». Est-ce du journalisme ? Il hésite, puis répond : « On travaille le contenu qu’on reçoit au niveau des titres, des chapeaux d’articles, etc. », mais concède : « Il y a plein de choses très intéressantes qu’on pourrait faire en termes d’enquête, mais qu’on ne fait pas par manque de temps ». In fine, il décrit plus un agrégateur de contenus locaux qu’un véritable producteur de ceux-ci.
L’hyperlocal, qui compte pour se financer sur la nouveauté que constitue l’omniprésence d’Internet, dans les mobiles, dans les tablettes, dans les ordinateurs, rencontre au final de manière exacerbée les problèmes de la presse : une dépendance quasi-totale à la publicité. Dès lors, le chemin semble encore long avant que la publicité puisse servir l’information, et non l’inverse.
Guillaume Daudin
Centre de Formation des Journalistes
Notes
1Let’s build an ecosystem around hyperlocal bloggers, The Guardian, 14 septembre 2009, dernière consultation le 20 mars 2011
2http://outside.in/, dernière consultation le 20 mars 2011
3Internet a représenté 12,5% des dépenses publicitaires totales d’affichage en 2010, un gain de quatre points en cinq ans, alors que la presse a vu dans le même temps sa part diminuer de cinq points. Baromètre Internet Kantar Media.
- ddd, dernière consultation le 20 mars 2011.
- Etude TNS Media Intelligence, dernière consultation le 20 mars 2011.
- Observatoire de l’E-Pub SRI/Capgemini, dernière consultation le 20 mars 2011
4Par “trafic qualifié”, on entend des visiteurs sur la page web qui se trouvent physiquement à proximité de la boutique, ou dont les caractéristiques de sexe, d’âge, de profession, etc. constituent une cible pour l’annonceur. Entretien téléphonique avec Christophe de Lussac, 02/02/2011
5Entretien téléphonique avec Philippe Cochinard, 25/01/2011
6Entretien téléphonique avec Philippe Bordier, 11/02/2011
7Entretien téléphonique avec Christophe Coquis, 06/02/2011
8GoogleMaps de Pierre Breteau (8), cadrage et légende Guillaume Daudin Dernière mise à jour 14 décembre 2010, dernière consultation le 13 février 2011
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juillet 2011 |



