Le grand paradoxe de la mobilité numérique

raphael-mina Cet article a obtenu le cinquième prix du Concours étudiant Génération mobilité, organisé par Sia Conseil et Orange, en partenariat avec Le Figaro.fr.

Chaque génération peut être associée à un objet ou à une entité qui la caractérise. Si pour les natifs des années 1960 et 1970 cet objet fut la télévision, pour la génération suivante, il s’agit à coup sûr de Google.


Car désormais, dès qu’une interrogation surgit dans notre vie, nous avons acquis le réflexe du «rendez-vous avec Google», pour reprendre l’expression de Renaud Chareyre. Aujourd’hui, le tout-puissant moteur de recherche et les autres services de la toile se proposent d’accompagner chacun de nos pas, afin de nous rendre plus mobiles. Mais cette mobilité apparente ne dissimulerait-elle pas une sédentarité exacerbée ?

Le mot d’ordre : ATAWADAC

Être connecté quelque soit l’instant et l’endroit, accéder à n’importe quel contenu avec n’importe quel appareil, tel est le nouveau défi technologique et sociétal, et ainsi peut-on définir la mobilité numérique. AnyTime, AnyWhere,Any Device, Any Content, quatre exigences rassemblées dans un acronyme qui pourrait bien être le cri tribal de la nouvelle génération : ATAWADAC ! L’Agence Nationale de la Recherche (ANR) va même plus loin, en définissant un nouveau concept, celui de la mobiquité. Il s’agit du «luxe suprême : le don de la mobilité tout en gardant les avantages de la sédentarité». L’important n’est désormais plus la position géographique, mais plutôt l’activité sur le réseau internet, qui fait abstraction des barrières physiques et séduit par son aspect participatif.

La mobilité numérique amplifie aujourd’hui l’attrait de ce réseau, en le rendant de plus en plus accessible. La connexion ne se produit en effet plus seulement sur des points relais fixes –les démodés ordinateurs de bureau– mais de partout et à chaque instant, au plus près de nous grâce aux smartphones, et donc potentiellement lors de toutes nos activités quotidiennes. À bien des égards, cette proximité du réseau est avantageuse, car les services offerts sont souvent un précieux gain de temps et d’efficacité. Mais force est de constater que le comportement de l’utilisateur est aussi altéré de manière négative. Sans mentionner les problèmes de concentration, l’utilisateur peut contracter un sentiment trompeur de facilité. Doué d’ubiquité, d’instantanéité et d’omniscience sur la communauté – qualités divines dans le monde traditionnel – il peut se sentir très puissant, confortablement installé comme un petit dieu face à son interface, qui, comme ironise très justement l’écrivain Alain Damasio, lui obéit «au doigt et à l’œil». Mais en réalité, cette puissance est limitée.

Nomadisme ou immobilisme ?

Il s’agit donc désormais d’être un always on, toujours connecté et disponible, dans une sorte d’état de veille permanent. Pour personnaliser son mur Facebook, envoyer un message via son profil Twitter, utiliser son outil de messagerie instantanée ou n’importe quel autre service assurant l’interface avec le réseau, l’hyper-nomade n’a qu’un geste à faire, celui de dégainer. Les applications mobiles permettant d’accéder aux réseaux sociaux font par ailleurs partie des applications les plus téléchargées, ce qui montre bien que la principale occupation «mobile» sur le réseau est de définir la place qu’on y occupe. L’hyper-nomade transporte perpétuellement et à bout de bras ses repères, son identité, son univers, en un mot son nouveau foyer. Constamment immergé dans son habitat digital, n’aurait-il pas justement perdu cette dynamique première de mobilité ?

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Le paradoxe de la mobilité numérique peut en désarmer certains…
Si la communication est l’essence même de la mobilité numérique, elle est trop souvent édulcorée, et les échanges humains mis en arrière plan. Malgré l’impression de mouvement que le nomade numérique peut avoir, il demeure immobile sur le réseau, toujours à la même distance de ses pairs. Cette immobilité peut même se traduire par un renfermement sur soi, si les échanges avec l’extérieur ne s’effectuent que virtuellement. Miguel Benasayag, philosophe et psychanalyste, présente d’ailleurs le téléphone portable – et désormais a fortiori le smartphone – comme un instrument de sédentarité et d’immobilisme, en contradiction avec son but initial.

La mobilité numérique est pleine de promesses et de possibilités extraordinaires. Mais elle ne se résume pas uniquement à une évolution positive, et laisse aussi entrevoir le pire. Plutôt que nous opposer à elle, tirons profit d’être des maillons actifs du système, contrairement à la génération TV, pour en faire une réelle avancée. Et surtout, prenons garde à ne pas nous faire remplacer par nos avatars.

Raphaël MINA / INSA LYON


Google Spleen, de Renaud Chareyre, Interactive Lab, 2009 (www.googlespleen.com)

Les cahiers de l’ANR – n°1, juin 2009 (www.agence-nationale-recherche.fr)

Extrait de La rage du Sage, « communiqué poético-politique » d’Alain Damasio(http://cyreal.free.fr/spip/?La-Rage-du-Sage-1-Je-me-tue-a-dire)

Plus Jamais Seul – Le phénomène du téléphone portable, de Miguel Benasayag et Angélique del Rey, Bayard, 2006


Commenter Envoyer Envoyer Imprimer Imprimer juin 2010

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