L’Homme, un objet comme les autres ?

Cet article a obtenu le sixième prix du Concours étudiant Génération mobilité, organisé par Sia Conseil et Orange, en partenariat avec Le Figaro.fr.

Pourquoi la société Violet a-t-elle décidé en 2005 de connecter une figurine de lapin, Nabaztag, à Internet ? Les créateurs de ce lapin communicant ont voulu concevoir un manifeste : « N’importe quoi peut être connecté ».


L’époque de l’Internet réservé aux ordinateurs, smartphones, tablettes et autres téléviseurs sera bientôt de l’histoire ancienne. Demain – le futur proche est de mise lorsque l’on évoque ces technologies – des centaines d’objets du quotidien formeront un archipel d’objets intelligents. Il y aura 50 milliards de « devices » connectés au web en 2020 selon le directeur général d’Ericsson, Hans Vestberg (1). Les technologies « pervasives » s’immisceront partout dans nos vies. Nous n‘y prêterons plus attention car, à l’inverse des « interfaces icones » d’Apple et selon le principe d’ « immediacy » (2), ces technologies sauront se faire oublier et se fondre dans notre vie de tous les jours. Quelle sera la place laissée à l’Homme au cours de cette révolution en douceur ?

Imaginez un instant. Tout est calme. Vous vous endormez. C’est le moment que choisissent les objets de votre quotidien pour se mettre en mouvement. La nuit est leur terrain de jeux préféré car le réseau est alors moins saturé que la journée. Votre machine à laver par exemple – qui n’est pas à proprement parler la vôtre puisque vous ne faites que la louer dans le cadre d’un service de nettoyage tout compris – transmet à l’entreprise qui la gère à distance son nombre d’utilisation de la journée et l’informe d’éventuelles anomalies constatées. Pendant ce temps, votre plante verte, descendante du « Twittering Tree » d’Ericsson (3), communique des informations sur son environnement sur un réseau social. Tout se passe comme si les objets cessaient d’être au service de l’homme pour prendre une existence propre. On s’éloigne dès lors de la figure de l’homme augmenté, un être prolongé par les objets techniques qui l’entourent.

Heureusement, certains objets s’activent à l’inverse pour vous servir. Ils profitent de votre sommeil pour analyser et échanger des données concernant votre activité du jour. La technologie vous a accompagné lorsque vous vous déplaciez, faisiez du sport, mangiez, vous pesiez, etc… Les données recueillies sont maintenant modélisées et au réveil votre coach personnel virtuel vous aura concocté un programme sur mesure. Vous pourrez aussi transmettre ces précieuses informations à votre médecin ou à votre assureur. Aux Etats-Unis, une génération de précurseurs, les « self quantifiers », amasse d’ors et déjà des milliers de données sur leur état de santé ou de forme grâce à des initiatives telles que Nike+iPod (4). Le rapport au corps se trouve bouleversé. Les bases de données personnelles entrainent nécessairement la réduction au quantifiable de l’humain soulevant au passage des préoccupations autour des libertés individuelles puisque l’on on peut y voir des outils rendant possible la mise en place d’une société de surveillance.

Vous dormez donc mais restez évidemment connectés aux autres. Comme l’explique Daniel Kaplan, « la communication devient l’état normal, par défaut » (5). Pourquoi le mode de vie « always on », qui a déjà investi les situations de mobilité, s’arrêterait-il aux portes du sommeil ? Vous pouvez recevoir des informations de toutes sortes dont vous ne tarderez pas à prendre connaissance (selon retrevo, près de la moitié des utilisateurs consultent déjà Facebook et Twitter dans la nuit ou au réveil (6)). Et vous parlez dans votre sommeil. Un agrégateur qui connaît tout de vous ou presque sélectionne du contenu qu’il partage et qui s’inscrit dans votre identité numérique. Ainsi vous transmettez en permanence de l’information sans que cela soit un choix conscient et sans lui imprimer de marque de subjectivité.

Dès 1991, Mark Weiser annonçait la fin du paradigme de l’ordinateur de bureau et une fusion limpide des technologies et de notre environnement qui rendrait toujours plus fluide et aisé notre rapport au monde et aux autres (7). Mais derrière cette espoir soulevé par les technologies « pervasives » se dessine une crainte : voir l’homme réduit à un rôle quantifié et cesser d’être un lieu de présence pour devenir un lieu de passage. Pour s’intégrer à une architecture de réseau exigeant un support le plus neutre et le plus accueillant possible, l’homme finirait alors par devenir un objet comme les autres.

Adrien Degouve
HEC Paris

Notes

(1) « L’Internet mobile aura 5 milliards de clients en 2016 »
(2) Remediation. Understanding New Media, Jay David Bolter et Richard Grusin, MIT Press, 2000
(3) Connected Tree
(4) Nike+iPod
(5) « Désordinateurs II : “Les mots de la tribu” »
(6) « Is social media a new addiction ? »
(7) The Computer for the 21st Century, Mark Weiser, Sci Am, 1991

Sources

- Yesterday’s tomorrows : note on ubiquitous computing’s dominant vision, Genevieve Bell et Paul Dourish, Springer-Verlag, 2006
- « L’Internet des objets », Rafi Haladjian
- Ubiquitous computing
- « Repenser l’internet des objets », Daniel Kaplan
- Bus, le comptage des voyageurs, RATP savoir-faire n°19
- Site Internet de l’ARCEP : Autorité de Régulation des Communications Electroniques et des Postes.
- Loi « Informatique et Libertés », CNIL, 6/01/ 1978
- Les chiffres de la fréquentation transport en commun
- Diffusion des puces NFC en France
- Quatre opérateurs mobiles s’engagent sur le paiement sans contact, 01net., 09/02/2011


Commenter Envoyer Envoyer Imprimer Imprimer juillet 2011

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